Poésie

Chanson


Comme une harpe qui éclate
Cinglant les doigts qui la caressent ;
Un archet hachant des sonates
Sur des crincrins de maladresse ;
Une diva séchée aphone
Stérilisant l’acte lyrique ;
La soprano qui barytonne ;
Je tuerais toutes les musiques :

Mais le vent me souffle ton nom…

Comme un cabotin du tercet
Littérateur vil et sans Lettres,
Gratte-papier d’estaminet
Qui dans l’alexandrin s’empêtre ;
La plume enrouée, l’âme rêche,
Faquin j’amoncellerai sur
Des arpents de papier revêche
Inepties, fadaises, ratures :

Mais le vent me souffle ton nom…

Comme un rebelle à l’œil de sang
La rapière injuriant le ciel ;
Au cœur, des rumeurs de volcan,
La bouche corrodée de fiel ;
Je crèverais les nuits de cris
Tout en déchiquetant le monde
Entre mes serres de harpie.
Je serais un rapace immonde :

Mais le vent me souffle ton nom…

Comme un  gueux maudissant Eole
Qui des forêts gonfle les orgues,
Dans la rue fait des cabrioles
Violente les passantes morgues,
Palpe le ventre chaud des filles,
Des indolentes, des languides ;
J’étoufferais dans ma coquille
Cracherais mon âme sous vide :

Mais le vent me souffle ton  nom…

Comme un chemineau égaré
Sur la neige grise d’un bois,
Le visage exsangue et rongé
Par les pizzicati du froid,
Qui va le cœur mort à la main
Jeter sa vie dans une ornière ;
Je fuirais, un pauvre matin,
Des pleurs gelés à mes paupières :

Mais le vent me souffle ton nom…

(Le Présent éternel, Dicolor, 2004).

_____________________


Des mots saignés pour toi.

Tu les auras tes mots d’amour, ma Clandestine,
Froid tu ne prendras plus à mendier dans les livres
Des mots rien que pour toi, rimes incarnadines
Qu’un jour tu appelais tendue sur moi, chagrine.
Je t’en cisèlerai d’ambre, d’airain, de cuivre,
Je t’en adouberai de fiers pour nous survivre.

Sur toi les gens diront : « Dieu ! Qu’elle a belle chance :
Lui, presqu’éteint, faut-il que vraiment fort il l’aime,
L’œil, la gorge noués sur son chemin d’errance ;
Pour l’éblouir de chants d’une telle fragrance ;
Faire carillonner Pâques en plein carême ;
Eclater son désir en psaumes de blasphèmes

Et ne désirer rien qui ne soit son giron. »

N’embrume plus tes yeux de ce voile d’ardoise
Lorsque l’hiver s’enlise au pied de ta maison,
Se glisse sous ta robe en de mâles frissons
Et marbre tes seins de frimas couleur framboise.
Réchauffe-toi de mon souvenir, ma Turquoise !

Dors avec nos enfants-verbes conçus dans l’ombre,
Farfadets de ces nuits au doux muguet de Mai ;
Ces mille syllabes de feu, ces mille nombres,
Qu’ils t’emmaillotent, qu’ils te lovent, qu’ils te sombrent
En leurs limbes sereins aux haleines de lait,
Ces rimes-nouveaux-nés filés à mon rouet !

           
Tu les auras tes vers d’amour, blanche Princesse,
Ils jailliront brûlants polyspermes de sang
Goutte-à-goutte de ma palette de caresses,
Lénifiant chaque soir ton acide tristesse
Quand je ne suis plus là, que vaine tu m’attends ;
J’enfanterai des mots multiflores, changeants :

Un tapis de printemps émeraudant la plaine,
Mai qui chante un aria de fin d’après-midi,
Une abeille folette, une occulte phalène,
Un vent trousse-jupons friselisant les chênes,
La mer adamantine, un ébat de courlis,
Enfin ce que je bois dans tes yeux assouvis.

Novembre 1979.

___________


Rondeau

Mais c’était écrit
Là, dans le grand Livre.
Á quoi bon tes cris ?
Mais c’était écrit.

Outré, tu t’écries,
Danses le branle, ivre ;
Mais c’était écrit
Là, dans le grand Livr
e.

___________


Le nom d’une égérie

Ton immortalité ?
C’est ton nom dans un livre.
Des mots rien que pour toi,
Des ballades, des sonnets
        et des vers libérés,
Plus vivants que les fleurs
        sous le vent des tombeaux ;
Plus francs qu’une inscription
        gravée sur la pierre,
        qui verdit sous la pluie,
        qui s’érode sous les ans,
Malgré les concessions
        à perpétuité.
Le nom d’une égérie ne s’efface jamais.
Il n’y a pas vraiment de cimetière
        pour les égéries.


___________


Un cri d’oiseau se brisa…

Dans mes bras je t’ai serrée,
Mais serrée à te briser.
Autour de nous la forêt
Figée se cristallisait.
C’était un après-midi
De Janvier endolori.
Le soleil vers les quatre heures
Etait vide et sans couleur.
Des corbeaux trouaient le ciel.
Pour qui étaient leurs appels
Tranchants comme des cisailles ?
Je couvais sous ton chandail
L’arrogance de tes seins.
Tes bras croisés sur mes mains
Tu soufflais « Oh ! Non j’ai froid »
Dans un plus cruel émoi
Je te serrais de nouveau
A te briser, mais l’étau
De mon corps s’amollissait,
Chaque fois que je sondais
Tes yeux qui chauffaient mes yeux,
Tes yeux d’un lancinant bleu.
Des squelettes d’arbres noirs
Tout près appelaient le soir.
Inquiétantes questions
Toutes bardées de glaçons.
Présage de l’avenir,
Elles nous faisaient frémir.

Un cri d’oiseau qui a faim
Se brisa dans le lointain.

__________ 


 
Des couleurs pour toi


Si le soleil de la rue
        est pénible pour toi :
Viens à l’ombre de mon écritoire !

Si l’inconsistance des gens de peu
        te glace et de décourage :
Viens au feu de mon écritoire !


Si la vanité des plumitifs
        te fait douter de la poésie :
Viens au fer de mon écritoire !

Si la suffisance des aînés
        amidonne ton dynamisme :
Viens à l’eau de mon écritoire !


Si l’on a peu de tendresse pour toi :
Viens au bleu de mon écritoire !

Si l’on t’empêche de sourire et de rire :
Viens au vert de mon écritoire !

S’il te manque des armes contre les méchants :
Viens au rouge de mon écritoire
!



Le Supplice de l’étoile

Tu m’embrasses, le regard plein d’étoiles.
J’ai faim des étoiles de tes yeux.
J’ai pris un éclat d’étoile en plein cœur.
Eh :
Toi

leur diras-tu ce que tu fais :
que tu m’envoûtes, tu m’emprisonnes, tu me harponnes ?
Marina : baisse un peu les yeux !
Mon cœur doit reprendre son souffle…

(Cœur sans frontière, Dicolor, 2007)

---------------------


A fleur de Dole

Le printemps est à fleur de ville
à fleur d’avril
A fleur de Dole ma ville natale. *
à fleur de filles et de soleil
en cet après-midi de mercredi.
Un chant sur le jeu de cornet
quitte la tribune de l’orgue de Karl Riepp
et s’en va se faufilant
entre les portes de la basilique
entrouverte elle-aussi.
Tout à fleur d’orgue,
à fleur de Jean-Sébastien Bach
est cet après-midi d’avril ;
à fleur de filles et de soleil ;
à fleur de lycéennes de toutes les couleurs
qui montent et descendent la rue,
tantôt truites et tantôt chattes,
tantôt gamines et soudain femmes sans sommations…
Près du canal, près le monument à Jaurès,
Des retraités multicolores
- eux-aussi –
jouent aux boules avec un grand chien blanc…
Non, le chien ne joue pas aux boules !
Il les regarde et s’ennuie gentiment,
il me regarde et vient vers moi, gentil.
Ah !
J’ai un appareil photographique !...
Alors le grand tout grand chien blanc
repasse devant le monument à Jean Jaurès…
Je t’ai croqué, tout grand chien blanc.
Chacun son tour :
c’est le printemps !


15 Avril 1987.


(Cœur sans frontière, Dicolor, 2007)


___________


* Dole, Jura, Franche-Comté, 25000 habitants, Louis Pasteur y est né en 1822. Le célèbre facteur d’orgue allemand, Karl Joseph Riepp, y construisit son œuvre la plus prestigieuse en 1750. Dans la banlieue immédiate s’étend la légendaire forêt de Chaux, 2ème de France avec ses 20 493 hectares. L’auteur est donc né à Dole. Sa mère travaillait alors comme infirmière à l’hôpital de la ville. Ses parents habitèrent peu de temps rue du Val-d’Amour (non loin de cette forêt de Chaux).  Sont-ce les raisons pour lesquelles il nourrit très tôt une passion, à la fois pour les orgues et pour les forêts ? Mais pour le malheur de cette famille il fallut quitter Dole en février 1952. L’auteur y revint toutefois pour suivre, à l’Ecole Pasteur (tenue par les Frères des Ecoles chrétiennes), sa 4ème et sa 3ème, s’illustrant par un talent prometteur pour la composition française. Beaucoup plus tard il vint y habiter, de 1990 à 1994, travaillant, notamment, comme secrétaire à mi-temps au Comité de Probation et d’Assistance aux Libérés du Tribunal de Grande Instance. Dole demeure sa « ville manquée », aussi, le moment venu, la rencontrera-t-il vraiment pour l’honorer et la chanter enfin.


Un droit de reproduction de ces pages, sur tous les supports, est concédé par l’auteur ; sous réserve qu’elles ne reçoivent aucune modification et que le nom et toutes les coordonnées de l’auteur soient mentionnés (adresse postale, e-mail, n° de tél). Bien évidemment ces textes ont été publiés sur papier et, à ce titre, sont protégés par le Dépôt légal.

Albert-Marie Guye (Nicolas Sylvain) – Les Tamaris – 16 B, rue des Pétignys – 21300 Chenove
albert-marie.world@hotmail.fr
06 73 10 53 42 (tous les jours de 19 h à 21 h).



Albert Marie Guye
4 Rue Docteur Morlot
21000 DIJON
France
closmorlot@free.fr
08.72.79.71.54.