Prose
Limites et magie des mots
Pourquoi tant de paroles sans raison, qui claquent dans les rues de la ville ; qui tapinent, gouailleuses, sous les arrêts de bus et sous les porches, qui descendent le trottoir en frétillant, et le remontent à contre-courant ? Des paroles végétales ou poisseuses, ou saignantes comme le rouge des quartiers de bœuf, jetées à la criée, sonnantes sur le plateau des balances en tôle patinée par le vent qui s’abat sur les marchés et touche à tout sans jamais rien payer ? Pourquoi tant de paroles qui croisent vainement le fer dans les rues de la cité ?
Pourquoi tant de paroles pompeuses, didactiques roulées dans la craie leucémique des tableaux ; brevetées par les postulats, les théorèmes et les équations ; des paroles guindées sous l’habit vert ? Des paroles odorantes comme les grains d’encens qui grésillent en brûlant et s’élèvent sous la voûte des esprits, menaçantes comme un prêche qui tombe sur la tête des fidèles ; au lieu des paroles réconfortantes comme l’assurance d’un Au-delà ? Pourquoi tant de paroles péremptoires qui veulent démontrer, convaincre, inquiéter, manipuler, menacer ?
Pourquoi tant de « je t’aime !» factices, écrits, soulignés, raturés sur des papiers à lettres de tous grains et de toutes les couleurs ? Des « je t’aime !» chuchotés dans la brume artificielle d’un slow lancinant au bal du samedi soir ? Des « je t’aime !» dominateurs, ordonnés comme par la voix tranchante d’un tribunal ? Des « je t’aime !» calligraphiés au flanc d’une porte cochère à l’ombre du château de Madame la Comtesse, à l’époque adamantine de la « Douceur de vivre » toute en roses et en loups noirs des soirées masquées qui ne reviendront jamais plus ? Des « je t’aime ! » aussi pâles de conventions polies que ces « bonjour » matinaux encore plissés par la léthargie de la nuit ?
Ce ne sont pas les mots qu’on dits
Qui changent la face des jours
Ce ne sont pas les mots d’amour
Qui détournent des tragédies
(Louis Aragon)
Les mots parlés, trop souvent stérile tintamarre, excuse des mous, de pleutres et des égoïstes qui croient masquer en toute impunité leur indifférence envers la peine d’autrui. Il ne leur suffirait pourtant, à ces neutres, que d’un petit acte. Il ne leur suffirait que d’une démarche bénigne pour aider celui qu’aspire la venelle du découragement. Mais voilà : il faut payer de son pas, d’un souffle de son temps, d’une buée de sa notoriété publique ; alors rien ne paraît plus convenable ni de meilleur ton qu’une bonne parole, très digne mais enflée, sonore et tout à trac sur le zinc de la rue pour qu’elle soit gobée par le voisinage. Les paroles vaines sont des excuses qui giflent l’indigent. Le silence, lui, cause moins de mal qui ne fait tournoyer devant les yeux les ailes de la promesse. Lorsqu’on ne peut rien contre le malheur d’autrui, il vaut mieux, il faut mieux avoir la pudeur de se taire.
Pourtant il y a la magie, la fascination des mots écrits dans un regard et qui sont bien trop forts, bien trop sublimes pour être normalisés, décatis entre les barreaux terre-à-terre de la parole. Les yeux parlent aux êtres dotés de sensibilité, et les regards sont les yeux du cœur. « Les yeux qui pensent au loin », « dans tes yeux qui vont si loin », « faire l’amour avec tes yeux » : autant de métaphores coutumières pour qui surprend un jour le langage des yeux.
Une confrontation avec tes yeux m’apprendrait plus sur toi que tout un arsenal de questions que je pourrais déployer. Et si – lasse ou amusée – tu les fermais, tes yeux ; je continuerais à lire sur l’ombre de tes paupières. Je t’ai dit ne pas aimer poser de questions. Je t’ai confié ma passion pour la neige. Et je fondrai avec la neige. Je deviendrai mousse, herbe tendre que ton pied foulera, distrait. Tes yeux, peut-être, parfois s’arrêteront un bref instant sur le sol, et leur turquoise se ternira soudain forcée comme par une immense question. Puis tu repartiras en haussant les épaules. Complice avec la soie blonde et frisotante de tes cheveux, le soleil ravira ton visage. Et moi je verdirai plus fort au souvenir de l’ombre de tes hanches.
Dole – 22 Octobre 1985 – Centre Hospitalier Général Louis-Pasteur.
Mon cousin Mihaïl
J’avais perdu mon identité en perdant mes forêts. Mais, brusquement, je reprends mes forêts, mes forêts me reprennent. Et tout cela solennellement, avec grandeur, magnificence ; puisque c’est la forêt de Chaux – 23 493 hectares en banlieue immédiate de Dole, ma ville natale – de tous ses rubis, de toutes ses fragrances, de tous ses murmures et de toutes ses orgues profondes qui m’accueille, moi, le fils prodigue asphyxié par des préoccupations artificielles. En cet après-midi automnal très enluminé, la forêt me souffle d’épaisses odeurs de pâté végétal à étendre sur tranche de pain. Et même l’odeur d’un stère de charme coupé, laisse sous mes narines goulues comme un souffle de fournil. Pour la première fois de ma vie, je fais un repas de forêt. Je goûte la forêt. Je mange la forêt. Sylvain fait un repas sylvestre. Mon âme reprend des forces.
Indispensable apport de la retraite. Que n’ai-je suivi mes inclinations d’adolescent ! J’aurais laissé des rames de pages ciselées, des carnets de musiques intimes, la consignation de souvenirs sublimes à partager pour toujours. Or j’ai préféré le tintamarre d’un miroir aux alouettes qui, du reste, ne m’a rien apporté de tangible dans aucun domaine. Dieu fasse, au moins, que mes nouvelles ambitions me transportent jusqu’aux monts du Gutînul (près de Baia-Maré en Roumanie, à 1500 mètres d’altitude !)
Pour l’heure, en lisière de la ville natale de Louis Pasteur, je fais un repas forestier. Et ce n’est pas un repas de végétarien ; des fumets équestres relevés me parviennent du Centre Poney Club. Il y a bien évidemment de la musique traditionnelle : commentaires rauques du corbeau de garde, et tout un échantillonnage bigarré de virtuosités d’oiseaux dont j’ignore les noms.
Avec un peu moins de paresse littéraire et un peu plus de retraite forestière militante, je deviendrais l’Eminesco dolois…
15 Octobre 1991
(Mihaïl Eminescu – Michel Eminesco – 1850-1889 : né près de Botochani, poète lyrique roumain – Poésies (1880)
(Extraits de Cœur sans frontière – Dicolor, 2007)
Le Trottoir
Qu’ils essayent de vendre leurs toiles, leurs croûtes, leurs cassettes audio, les bijoux qu’ils ont fabriqués, voire même leur bouquin ou la dernière chanson qu’ils ont écrits ; que j’ai de l’estime, de l’admiration, de l’affection pour tous ces vrais artistes qui débutent à l’école de la rue. A l’école du trottoir. Le plus souvent dans les grandes villes – et même surtout dans les très grandes villes. Ils sont le fort antidote au triste rideau déprimant que tressent les morts-vivants dans l’ouate surchauffée des bureaux. Le bec limé, sans ailes. Je songe à ces vers d’Antoine Pol, extraits des « Oiseaux de passage » :
Pour chérir cette femme et nourrir cette mère
Ils auraient pu finir volaille comme vous ;
Mais ils sont avant tout des fils de la chimère,
Des assoiffés d’amour, des poètes, des fous…
Tous ces artistes, ces vrais artistes, qui ont la chance de croire en la beauté, en l’art, en la création et… en eux-mêmes. Quelle belle richesse que d’avoir foi en soi ! Quelle lucidité que de bouder la pâtée servie et garantie aux besogneux dont l’idéal se résume par ces mots pâles : travail-retraite ; retraite-caveau d’famille ! Ah ! Le beau programme de basse-cour pour lequel tous les matins l’on se lève au chant du coq ! Oh ! Que de morts vécues durant la vie ! Mais fallait-il donc naître pour en fait n’être que des vivants par ouï-dire ? Un tel vient juste de mourir, il nous disait toujours : « ah ! vivement la retraite que je puisse enfin vivre… » Puis il est mort devant cette retraite pour laquelle il a gâché sa vie. Alors, ainsi faudrait-il vivre une première vie de soumission – une vie programmée par les autres, un semblant de vie, un ersatz de vie – avec l’espoir de vivre sa vie, un jour en fin de vie ?
Avec le trottoir des artistes, le cimetière est une source intarissable portant à la philosophie. Tiens, en sortant de ce cimetière je me suis dit qu’enfin il faudrait ne pas attendre pour faire ceci, pour faire cela. Tiens, il me souvient de cette rencontre faite à Paris en avril 1995, passant sur le quai de Bercy, j’ai vu et entendu la musique d’un violon. Etait-ce du Vivaldi, du Bach ? Cela l’était ma foi tout à la fois. Et quand enfin j’ai vu la fille qui conduisait l’archet, Dieu mais j’ai cru être passé de l’autre côté du miroir, au paradis des filles à damner tous les Saints Antoine. Elle était blonde, elle était douce avec des yeux d’un bleu qui devait scintiller mais je n’ai pas eu le temps suffisant pour m’en assurer car mes yeux, mes yeux baladeurs à moi, étaient descendus juste au-dessus de ses seins gonflant torridement le corsage. Au milieu d’un cimetière je me suis cogné à la mort qui m’a rejeté dans la rue en me criant que je m’en aille, enfin, vivre ailleurs : qu’elle n’est pas finalement trop pressée pour venir me chercher et que j’en profite donc pour être plus utile à tous mes frères vivants qui, eux, ne perdent pas leur temps au milieu des cimetières, et qui donc vivent en pensant à la vie farouchement et jusqu’à ce que mort s’en suive.
« Allez, oust !, va donc sur le trottoir d’en face, face à la vie et pile ou face mais jette enfin ta pièce : face ; ce sera la vie d’ici ; pile, ce sera la vie d’en face ! Va donc jouer des mots, tu es parfois si astucieux et sans le moindre mal tu joues des mots comme on joue du saxo, et n’oublie pas que des jeunes filles, de belles jeunes filles, et même de très belles jeunes filles t‘écrivent parfois : ‘…déjà je vous estimais tant, avant d’apprendre que vous écriviez !’. Elles t’avouent cela pour qu’enfin tu forges tous les mots qui les feront vraiment vivre. Elles attendent aussi la tendresse et la caresse de tes mots. Ecris donc pour tes étudiantes, tes belles étudiantes, et même tes très belles étudiantes ! »
Qu’ils essayent de vendre leurs toiles, leurs croûtes, leurs cassettes audio, les bijoux qu’ils ont fabriqués, voire même leur bouquin ou bien la dernière chanson qu’ils ont écrits ; que j’ai de l’admiration, de l’affection pour tous ces vrais artistes qui débutent à l’école de la rue. A l’école du trottoir. Le plus souvent dans les grandes villes – et surtout dans les très grandes villes. Ils sont le fort antidote au triste rideau déprimant que tressent les morts-vivants dans l’ouate surchauffée des bureaux. Le bec limé, sans ailes.
Janvier 2008
Nicolas Sylvain (Albert-Marie Guye)
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